L’article suivant est l’oeuvre de Sylvain Deauré (@Twitter), un de nos plus illustres Math Punk SEO. Sa dernière création est Qualispin, mais il était venu dans un podcast pour parler du fameux Xspin.
Sylvain intervient pour élever le débat sur les derniers mouvements d’humeur qu’on croise au travers de blogs ou Twitter, concernant la légitimité du partage des connaissances.
On a vu passer dernièrement plusieurs billets (chez Loïc, chez Vincent, chez Clément) et les commentaires associés, pour ou contre le « partage des connaissances » en SEO.
Des opinions souvent tranchées, plus ou moins bien étayées et ne reposant pas forcément sur un cas précis donnant un contexte unique à la réflexion.
J’ai eu envie de replacer la réflexion dans une approche plus large, en repartant des débuts de l’informatique.
Cet article est volontairement caricatural et incomplet, il y aurait beaucoup d’aspects à détailler, mais j’essaye de rester à peu près dans le sujet.
Hacking et partage des connaissances
Le hacking est né dans un labo du MIT, autour d’un des premiers ordinateurs.
L’objectif des premiers, des vrais hackers était d’améliorer le système (matériel comme logiciel), de le rendre plus performant, plus utile, mieux conçu (idée de beauté du code, valorisation d’astuces de programmation ou de conception).
Chacun apportait sa brique, construisait sur les briques des autres, et le résultat bénéficiait à tous (les hackers)
C’est de là qu’est issu le mouvement open source, et le motto hacker « les connaissances sont et doivent être libres ». (étendu par la suite par certains à tout ce qui est data, contre toutes les notions de propriété industrielles ou de droits d’auteur)
Les hackers partageaient uniquement entre eux (les utilisateurs « de base » étaient pauvrement considérés) et admiraient autant le cheminement de la pensée que le résultat pratique.
Ce qui était normal et qui fonctionnait dans le cadre d’un labo du MIT, déconnecté de tout enjeu commercial, a eu du mal ensuite à se confronter au monde économique réel.
Hacking et $
L’information était gratuite, mais pour l’utiliser, il fallait être soit même un hacker… et mettre la main à la pâte.
On récupère un bout de code, il faut l’intégrer, ajouter une brique, une interface…
On récupère les plans d’un micro ordinateur, il faut graver sa plaque, acheter les composants, passer 2 jours à tout souder…
Quand sont entrés en scène les « vendeurs », la communauté hacker s’est scindée.
D’une part ceux qui trouvaient normal (et utile) de fournir au grand public, clés ou kit en main, un ordinateur (contre $), puis des logiciels payants (le basic de microsoft), et d’autre part les hackers purs et durs, pour qui tout code est libre et gratuit.
Les deux visions s’affrontent encore de nos jours.
Liberté de l’information et économie ne font pas bon ménage (et il y aurait beaucoup à dire sur le sujet)
Pourtant, l’argent n’est pas le seul obstacle à l’éthique Hacker.
Hackers, Crackers, Leechers…
Les premiers hackers étaient tous des pionniers. Un territoire vierge à explorer, un monde nouveau, des applications inconnues à inventer… La beauté du geste, parfois la reconnaissance de ses pairs et un sentiment d’accomplissement personnel pour seule récompense.
La nature humaine est toutefois plus terre à terre, et d’autres « profils » on vu ce monde nouveau s’ouvrir à eux: les crackers, qui utilisent leurs connaissances non pour améliorer ou construire, mais dans leur interet propre (argent, pouvoir, reconnaissance, vengeance…), ainsi que les leechers, qui eux ne font qu’utiliser ce que des hackers leur ont donné, sans le comprendre, sans savoir le reproduire et sans conscience des effets possible.
Les scripts kiddies sont un cas particulier de leechers.
Alors que l’idée de base est le partage, on arrive bien vite à des notions de « castes »…
Hacking et SEO
Hackers, crackers, leechers et script kiddies sont tous bien représentés dans le monde SEO actuel.
Les hackers vont parler (en privé, sur des forums privés ou plus rarement en public) de leurs hypothèses, de leurs tests, des méthodes hypothétiques, de retours d’expérience, d’outils qu’ils ont détourné de leur usage premier… sans forcément attendre de retour direct de leur communication, ni exploiter ces connaissances à leur avantage.
Les crackers vont utiliser les informations qu’ils ont glané, échangé, acheté ou découvertes pour leur propre intérêt.
Se placer devant les concurrents, faire des $ sur des thématiques rentables, attaquer le concurrent (nseo, defacement…)
Les leechers sont à l’écoute des toutes les « astuces » des hackers et crackers, n’inventent et ne recherchent rien par eux même et appliquent tout ce qu’ils peuvent appliquer sans se poser de question, sans réflexion de fond.
Les scripts kiddies ont acheté scrapebox, xrumer (ainsi que xSpin bien sur), ils blastent, spamcommentent et se font copieusement insulter par les hackers.
L’Evolution
Comme le hacking qui a évolué au fil du temps, le SEO a évolué depuis ses débuts, et rencontre les mêmes obstacles.
Aux débuts du SEO, les « référenceurs » étaient des explorateurs, des défricheurs : ils étaient dans un monde vierge, avec un espace presque infini, et toute latitude pour laisser s’exprimer leurs envies.
Ceux qui savaient parler aux moteurs (balise kw, densité de kw!) avaient un avantage sur le grand public, mais l’enjeu était faible.
Internet était peu usité, il n’y avait pas de vraie concurrence, les enjeux commerciaux étaient bien moins importants.
Tous les « vieux » du référencement se souviennent avec nostalgie des débuts de l’internet, de altavista & co, et de méthodes qui prêtent à sourire aujourd’hui.
Aujourd’hui, tout est différent: Internet est omniprésent et incontournable, les enjeux financiers sont énormes et il y a de moins en moins de place sur les serps du seul moteur qui occupe l’essentiel du marché de la recherche.
Comme à l’âge d’Or du hacking, les SEOs se sont heurté aux impératifs économiques, à la concurrence. On les dépouille de leur joujou.
Pire, ce qui n’était au départ qu’un jeu, une démarche purement intellectuelle sans enjeu, est devenue une guerre entre les « seos » , qui veulent de la visibilité (au détriment des collègues) et Google, qui accessoirement cherche à réduire ce qu’il appelle de la « manipulation ».
Google utilise ses connaissances, ses ressources, pour identifier les techniques manipulatrices et les contrer.
Les Seos de leur coté sont de plus en plus (en nombre) Leecheers voire Crackers, que Hackers…
La course à l’armement est donc de mise. Un jeu de chat et de souris, en perpétuel changement, où ce qui est accepté aujourd’hui ne le sera plus demain, où ce qui semble acquis ne l’est jamais, où ce qui semblait viable et durable hier se révèlera dangereux demain.
To talk or not to talk ?
Dans ce contexte, quid du partage de connaissances…
Est-il néfaste de partager ses réflexions, ses tests, ses astuces ?
Posée telle quelle, je ne peux répondre à cette question. ça dépend !
Par contre, je peux dire que je communique différemment selon les personnes à qui je m’adresse.
Je ne parlerai pas d’arme automatique à un script kiddie; je ne parlerai pas de mes réflexions ou tests à un cracker/leecher.
Je suis au contraire enchanté d’échanger, sans enjeu, sans contrepartie, sans forcément entrer dans tous les détails, avec quelques hackers de confiance.
La connaissance n’est pas un poster truqué qu’on accroche au mur et qui nous rend beau, riche et célèbre.
La connaissance, pour être utile, doit circuler, se confronter à d’autres connaissances, s’enrichir d’une réflexion personnelle.
Un hacker qui publie, même au grand jour une idée, une piste esquissée à demi mot, ça me plait !
Un Leecher qui recopie ce qu’il a appris ailleurs, et donne des informations concrètes, ça me gène.
D’une part car c’est utilisable sans réflexion en amont, sans mesure, sans but; d’autre part car si c’est pratique et public, qui plus est utilisé à large échelle, alors Google en sera également informé, et va pouvoir l’intégrer à ses pratiques manipulatives.
En diffusant largement de l’information directement exploitable, le SEO perd des armes, des moyens d’action, des outils qu’il maîtrise.
Qui en profite ? Google. En connaissant nos outils, ils tente de les rendre caduques, et les remplace par ce que LUI estime mieux.
Suis-je Snob ? élitiste ? Je penche plutôt vers un « esprit de corps » dont je regrette qu’il se fasse de plus en plus rare au fil du temps, surtout depuis l’arrivée de la ménagerie de big G.
Retour à l’éthique
Internet est incontournable et omniprésent. Les SEOs disposent d’outils potentiellement terrifiants, tout comme Google.
Comme tout outil, l’utilisation que chacun en fait est déterminante et n’est pas à prendre à la légère. « SEO sans conscience n’est que ruine des serps » pourrait-on dire.
Le parallèle avec ce que nous faisons subir à notre environnement naturel est frappant.
Nous avons à notre disposition des outils puissants, dont nous usons sans réflexion à long terme, sans toujours comprendre leurs conséquences, sans véritable besoin.
Pourquoi on le fait ? parque qu’on peut ! Le résultat ? On surnage dans de la merde.
Le SEO , pour beaucoup, est une « sweet technologie » , dont on oublie, volontairement ou pas, les effets néfastes.
L’Ethique, seule, peut servir de garde fou (livre à lire L’Ethique des hackers par Steven Levy de Wired Mag).
Une éthique non pas basée sur des critères « white hat » ou « black hat », qui n’ont aucun sens dans le contexte présent, mais bien sur la prise en compte de l’environnement, dans une optique à long terme.
La « lutte » contre un acteur prédominant qui monopolise et étouffe le marché se doit d’être intégrée à la réflexion.
La divulgation libre, publique, d’informations précises et directement actionnables est-elle alors une bonne chose ?
Crédits image intro : Sylvain Deauré via Pulp O Mizer